Ce que j'ai appris dans les cours de self défense

Post dédié à l'équipe LSD (Ladies System Defense) Paris

(English below)

 

Ils ont commencé le cours en parlant de cette fille venue deux mois plus tôt parce qu’elle était restée tétanisée quand un soir un type l’avait plaquée contre le mur d’un couloir de métro pour la peloter tranquillement. Quand je suis sortie de mon premier atelier de self défense, à deux rues du Bon Marché, un dimanche matin il y a un an et demi, je n’étais plus la même que celle qui était entrée.

 

 

Pourtant j’avais beaucoup hésité. Des années. Des décennies même. Car quoi, oui j’avais peur, parfois, moins qu’à 18 ans mais quand même, parfois. D’un autre côté, la self défense c’était des tas de choses que je n’aimais pas, c’était guerrier, c’était martial, c’était violent, c’était agressif. C’était reconnaître que je voyais le monde comme un endroit dangereux. C’était accepter que ma peur pouvait être fondée. C’était surtout me préparer à une agression physique, et je n’étais pas prête à aller de mon plein gré jouer à si j’étais agressée physiquement.

 

 

Le déclencheur a été un livre (1) feuilleté par hasard dans une gare avant un long voyage. Selon l’auteure, les cours de self défense pouvaient aussi aider à se positionner de manière plus assertive dans les situations de la vie courante. Le parallèle entre le corps et l’esprit a comme toujours suscité ma curiosité. Là-dessus j’ai trouvé sur internet un atelier de self défense réservé aux femmes (2) – aujourd’hui il y en a beaucoup, mais à l’époque il y en avait beaucoup moins - et voilà que la pression martiale s’allégeait considérablement.

 

 

J’ai traversé plusieurs phases pendant cet atelier. Dans l’ordre :

 

 

1) L’appréhension d’être là, avec d’autres personnes qui voient le monde comme un endroit dangereux. L’impression paradoxale qu’être là c’était me poser en victime. Mon problème dans les premiers exercices c'est que ma peur de faire mal était plus inhibitrice que la peur qu’on me fasse mal. En tant que dame comme il faut, ancienne petite fille sage, shooter dans l’entrejambe sur un procès d’intention ça ne se fait pas n’est-ce pas ? Quand on vous plaque contre un mur en forçant un peu mais sans rupture de rythme, ça fait un peu comme la grenouille dans l’eau de la casserole qui bout peu à peu (3)… : même crier peut devenir incongru dans le petit duo devenu séparé du monde, presque intime. Au risque de rendre la peur paralysante au lieu de pousser à s’enfuir.

 

 

2) L’entrée dans l’action en prenant la chose comme un exercice de gymnastique. En dame comme il faut, suivre la consigne et m’appliquer. Échauffement, enchaînements de séquences, bras, coudes, genoux, pieds, une deux trois quatre, une deux trois quatre.

 

 

Les formateurs sont tous des professionnels de la sécurité publique. Ce jour-là, tous des hommes. Ils me disent que si on m’agresse j’ai le droit de répondre et de faire mal pour préserver mon intégrité. Force m’est de constater, et je trouve ça complètement dingue, que je suis surprise d’entendre que cette évidence s’applique aussi à moi.

 

 

Répondre pour préserver mon intégrité ça ne veut pas dire refaire mon exercice de self défense en m’appliquant pour montrer que je sais bien le faire et maintenant on arrête. Ça veut dire hurler, appeler au secours, mettre mes tripes dans mes pieds, dans mes poings et dans mon cerveau aussi. C’est un peu de technique et c’est surtout beaucoup d’intention. Et ça c’est difficile pour quasi toutes les participantes. Le monde est plein d’anciennes petites filles sages qui hésitent à se défendre pour sauver leur peau.

 

 

3) Au bout d’une heure et demie, mes muscles acceptent enfin.

 

Parce qu’en mise en situation comme dans la vraie vie, c’est le déni d’abord. Non il ne se passe rien de grave. Non il ne va rien se passer de plus grave. Non il ne s’est rien passé de si grave.

 

 

Sauf que là les formateurs se placent entre les neurones et secouent les synapses. Et qu'au bout d’un moment, à force d'insister, ça fonctionne: il y a un truc qui lâche, une porte qui s’ouvre, le corps obéit enfin à l’injonction: « Frappe plus fort ! Crie ! Sauve-toi ! ».

 

 

Et la fois suivante il n’y a plus besoin d’injonction. C’est rien moins qu’un changement de connexion neuronale qui se produit, la fin de quarante-trois ans de conditionnement pour ce qui me concerne. On a toutes le droit de se défendre contre ceux qui se donnent le droit de nous agresser.

 

 

Quand pour finir on passe à la défense face à une tentative de viol, la tension monte. La plupart des filles ne sont pas venues là seulement pour apprendre à se défendre si on essaie de leur piquer leur Nat et Nin. Souvenir personnel, peur ancestrale, chacune ressent quelque chose. La démonstration de mise en situation est comme le reste : très professionnelle et respectueuse. Et surtout, elle rassure. Voilà la situation. Voilà la posture où je serais, si. Et voilà comment je peux faire pour essayer de m’en sortir. On se répartit en binômes un peu pesants - " Tu préfères commencer dessus ou dessous? - Euf, ça m'est égal, comme tu veux, et toi? - Pareil " - et vite après on s’envoie valser à travers la pièce en rigolant.

 

 

Ça peut ne pas marcher. Ça peut mal tourner pour plein de raisons. Mais l’objectif du cours de self défense, c’est de savoir qu’on a le droit de se défendre, et c’est de savoir qu’on a des moyens pour se défendre. Et il paraît que ça se voit de loin.


 

 

 

1 Ces filles sympas qui sabotent leur carrière de Lois Frankel

 

2 http://lsdparis.com/

 

3 Des expériences du XIXe siècle ont établi qu’une grenouille plongée dans l’eau bouillante en saute immédiatement pour se sauver, mais la même, plongée dans la même casserole d’eau froide, reste là quand l’eau commence à chauffer et finit par se laisser cuire. A priori des recherches plus récentes montrent que ce n’est pas si clair, mais l’anecdote est tellement intéressante…

 

 

 ***

 

What I learnt in self defence class

 

 

 

They started the workshop talking about that girl who had come to the class two months before because she had stayed paralyzed when a man had pinned her to the wall in a corridor of the metro, to feel her up. When I left my first self defence workshop about one and a half year ago, I was a different person from the one who had entered the dojo.

 

 

Yet I had pondered at length. Years. Even decades. Because yes, I was scared sometimes, not as much as when I was18, but still. And at the same time, self defence meant many things I did not like, it was aggressive, martial, violent. It meant I acknowledged that the world was a dangerous place. It meant I acknowledged that my fears were justified. It was mostly about getting ready for a physical assault and I was not ready to go and free willingly play at being physically assaulted.

 

 

The trigger was a book I went through at a train station before a long trip. The author said that self defence classes could also help being more assertive in everyday life. That body-mind connexion as always drew my attention. Soon after I found a self defence workshop for women only on the Internet – there are many these days but at that time there were not so many : that removed good part of the martial pressure.

 

 

I went through several stages in that workshop. Here they are, in chronological order:

 

 

1)               Feeling uneasy to be here with other people who see the world as a dangerous place. Paradoxical feeling that being here is to behave as a victim. My problem in the first exercises was that I was more inhibited by my fear to hurt than by my fear of being hurt. A lady, a former good girl does not hit in the crotch out of a supposed intention, does she? When you are pinned to a wall, with pressure but with no break in the rhythm, what happens is similar to the frog in cold water cooked in the pan… even shouting may sound improper in this new duo isolated from the world, almost like in a kind of intimacy. To the point that fear can be paralyzing instead of driving to run away.

 

 

2)               Action through taking the whole thing as gymnastics. Remain a lady, follow the instruction and applying myself. Warm up, sequence of movements, arms elbows knees feet, arms elbows knees feet, one two three four, one two three four.

 

 

All the trainers are public security professionals. That day, all men. They tell me that if I am assaulted I have the right to respond in order to preserve my integrity. I am forced to see, and I find it crazy, that I am surprised to hear that that obviousness applies to me too.

 

 

Respond to preserve my integrity does not mean repeat my self defence exercise, applying myself to show that I can do it right and now we stop here. It means screaming, calling for help, putting my guts in my feet, in my fists, and in my brain too. It requires some technique, but most of all a lot of intention. And that is hard for almost all the participants. The world is full of good girls who hesitate to defend themselves when it is time to save their skin.

 

 

3)               After one hour and a half, my muscles surrender at last.

 

 

Because in exercise as in real life, what comes first is denial. No, nothing serious is happening. No, nothing more serious will happen. No, nothing so serious has happened.

 

 

Except that here, the trainers stand between the neurons and they shake the synapses, and after a while, through insisting, something releases, a door opens, the body at last obeys the injunction: “Hit harder! Scream! Run away!”

 

 

And the next time there is no need for injunction. Nothing less than a change in neuronal connexion has just happened. As far as I am concerned, the end of a forty three years long conditioning. We all have the right to defend ourselves against those who feel free to assault us.

 

 

When as a last sequence they introduce us to defence against an attempt to rape, tension rises. Most of the participants did not come here just to learn how to defend themselves in case of someone trying to steal their Nat et Nin. Personal memory, ancestral fear, each of us is feeling something. The demonstration is as everything else: very professional and respectful. And most of all, reassuring. Here is the situation. Here is the shape I would be in if. And this is how I can try and get myself out of it. Then we split in pairs to exercise, in a heavy mood – “Where do you prefer to start? On top or underneath? – Well… I don’t mind, as you wish. What about you? – Same” but soon we start having fun sending each other flying through the room.

 

 

It may not work. Things may turn bad for many reasons. But the idea of the workshop is to have us know that we have the right to defend ourselves, and have us know how to defend ourselves. And it is said it shows.

 

 

 

 

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